Quel monde léguer ?

On sentait quelques soubresauts. Les murs, lentement, se lézardaient dans la vieille maison.

Je m’en inquiétais, par moment.

« Il faudrait faire quelque chose. ».

Qu’importe, ils tenaient, et j’avais le temps.

Ce n’est qu’aux repas, parfois, qu’on évoquait vaguement l’idée si lointaine du danger.

« Oui, c’est vrai »

Têtes baissées. L’odeur des plats, bruits des couverts.

« On ne peut lutter contre le temps qui passe, il faut aller de l’avant. »

Les discussions reprenaient, et avec eux, les jours de beau temps. Chassée, la boule dans la gorge. Mes yeux ne se posaient plus sur la menace rampante que quand venait le soir et ses quelques insomnies. Dans l’impuissance des nuits, que les paupières closes ne parvenaient à cacher.

Aujourd’hui, la maison s’est écroulée.

Du jour au lendemain. Emportant avec elle mes plus beaux souvenirs, teintés d’innocence, d’enfance.

Hier n’était pas pire qu’avant hier.
En ce jour, pourtant, de sa beauté, sa prestance, de ses bras chaleureux, son toit protecteur, de sa mémoire, ses fantômes, il ne reste qu’un tapis de poussière

De brique rouge et de gris.

Con phie ne ment jour 3

Rien n’avance réellement dans mon travail, c’est normal d’avoir la tête ailleurs. Ici l’ambiance n’est pas morose mais stressée, alors on se contacte entre amis plutôt oubliés, on pense aux uns aux autres, j’espère n’oublier personne, j’espère que personne n’est seul. On parle récession économique mondiale, crash boursier, on craint des réformes sécuritaires 
Je viens de diffuser un message via le SSID de ma box pour inviter les gens à m’envoyer un sms en cas de besoin d’internet

C’est irréel ce qu’il se passe. J’ai peur pour Camille, Anaïs, mamie et les autres personnes à risque. Je songe à celles et ceux qui sont à la rue, la petite dame, Marie, de Palaiseau qui compte sur les passants pour faire ses courses.De notre côté on ne sait pas trop comment procéder pour faire nos courses. Faut-il aller en magasin ? En drive ? Les drives sont vides malheureusement. Ou indisponibles. Il y a ce sentiment qu’on vit une situation inédite. Qui peut-être marquera l’histoire à jamais. Le jour où le monde s’est arrêté. C’est l’impression que ça donne bien que pour moi, les journées de travail continuent comme à l’accoutumée. Il y a en arrière plan ce silence. Le silence. Je suis sorti dans mon jardin, on n’entendait aucune voiture. Seulement le bruit des oiseaux.  Et les réseaux, eux, bouillonnent. C’est un brouhaha continuel, on parle coronavirus, confinement, détresse morale, fatigue et le crash économique qui pointe le bout de son nez et mine de rien nous inquiète peu. Un problème à la fois.Tout cela cohabite mais nous rappelle que les préoccupations de la nature sont parfois bien différentes de celle de l’être humain. Pour la première fois, ce n’est plus sa voix qu’on entend mais celle du vivant. J’ai envie d’être positif et j’aime remarquer ce qu’il y a de différent. Ça ne fait pas de moi quelqu’un de naïf. Je ne pense pas « bien fait pour nous » au contraire.

Je sens le calme avant la tempête, voilà ce qui m’effraie.

Camrène 5


Nous y voilà, la nuit est là, le 30 Décembre galope. Te souviens-tu ?

– je me souviens d’une nuit trop sombre, il y a 15 ans. Une nuit empreinte de peur et de mystère, une nuit trop froide. Oui, je me souviens de tout. Ce que je faisais, qui était là, ce que j’écoutais à la radio, tout. Strictement tout. Je n’ai oublié que moi-même. Et ce que j’ai laissé derrière moi cette nuit-là. Je me souviens surtout de toi.

Je suis né du brouillard.

– tu es né de l’apogée

Je l’ai entendue rodée.

– la Bête rôdait. J’avais son nom, elle devait me trouver. Son ombre dans chaque coin sombre. Son pas dans chaque craquement. Son grognement dans le bruit du vent. Elle veillait, elle tournait. Je ne dormais pas encore. C’est cette nuit-là qu’elle fut la plus forte, qu’elle me prit en tenaille.

Je l’ai rencontrée, sous ses formes les plus abjectes. Dans tes textes, dans tes dessins dans tes rêves. La Bête était là, tapie, elle n’existe pas vraiment

– nul besoin de crocs pour me dévorer. Elle était l’ombre de mon enfance dorée. Maintes fois, j’ai ressenti son souffle dans mon cou, je l’ai entendue murmurer mon nom en pleine nuit, dans mon oreille et lorsque j’ouvrais les yeux, il n’y avait que le vide dans le bazar de ma chambre, le calme vibrant d’une maison endormi. Mon corps tendu. Tendu. Elle était là, sur un autre plan de l’existence, transcendant les apparences. Elle était là, elle souriait, elle attendait. La Bête était terrible. Elle est née comme toi, il lui a fallu des années pour croître, et cette nuit là, je la devinais en toute chose. C’était la semaine de la mort. Plus de 300 milles personnes, englouties dans les flots. Issue de nos jeux d’enfants, elle avait commencé par me faire blêmir et sursauter, puis dévorer mes nuits, et, petit à petit, sans cesse plus forte, sans cesse plus présente, elle habitait chaque ombre, chaque instant de solitude. Elle nous été chère, la Bête. Chère comme une aventure, chère comme un jeu de piste, chère à en prendre chair. Elle était son reflet. Celui d’un enfant qui se torture et torture les autres.

Tu ne lui as jamais parlé de moi, je suis la première aventure que tu as vécu sans lui. Première aventure sans La Bête. Sans la terrible responsabilité d’être le seul à connaître son existence.


– je pensais qu’elle nous tuerait. La Bête nous détruirait. Les pires nuits, je croyais en notre fin. En ma propre fin. Je me voyais mort, déchiqueté, emporté au loin. J’ai invoqué des esprits, des fantômes, j’ai chatouillé mes craintes les plus (in)humaines et titillé ma peur du loup, mais rien n’était pire qu’elle. Rien n’était pire que cette nuit. Celle où tu es arrivé. Celle où tu as germé. Je me souviens, quand je me suis réveillé. J’ai su que quelque chose avait changé. Alors, j’ai écrit. J’ai écrit. Jusqu’à formuler ton nom. Cette nuit-là, plus forte que jamais, plus effrayante et prête à m’emporter, la Bête est morte, après 7 ans à me hanter. C’était il y a 15 ans, du 29 au 30 Décembre. J’ai changé d’aventure.

Tu m’as créé

– et je t’ai aimé. Sans m’en rendre compte.

Je n’étais pas seul.

– non.