Je ne sais pas quelle fibre on perd en grandissant.


On se normalise et on se détruit. On perd de ce « nous » nouveau et plein d’espoir. Je n’étais pas du genre à voir en moi un futur grandiose, loin de là. Mais quand j’ai commencé à découvrir la création musicale, littéraire, je n’avais pas conscience de mes obstacles et mes limites. Je m’améliorais, c’était magique, je pensais que ce serait sans fin. Que je réussirais à imaginer, fuir dans mes mondes, mes mots et mes sons, il n’en est rien. Quand j’écrivais tous les jours, aujourd’hui seul un texte ou deux ne s’ajoute à ma collection chaque année. Pas forcément mieux fini, pas forcément différent, parfois j’ai l’impression que je n’ai pas grand-chose d’autre à ajouter.

Je regrette l’ennui. Le vrai ennui, l’ennui plein d’énergie, plein de pensée, pas l’ennui de la déprime, pas celui qui dégoûte, non, l’ennui qui pousse à fuir, la matière première de la création. Désormais, je ne suis plus que tumulte, bordel, vacarme. Je ne m’ennuie pas, je fatigue, ma tête est occupée, difficile de s’enfuir complètement. Je reste en permanence amarré à mes douleurs,  qu’importe le vent, le temps.

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C’est dans la solitude que je m’adonne le mieux à la douleur. Que je sais lui consacrer le temps qu’elle mérite, la rassurer et l’apaiser.

C’est dans la solitude que je savoure la douce et lente mélancolie.Je profite du rien.

J’ai enlevé aux secondes chacun de leur poids et je m’applique à me laisser aller, me lover dans le silence. Rien ne vient le troubler. Juste l’inlassable tic tac d’une horloge effarée que ses aiguilles ne bougent pas. Rythmer le néant. Le temps s’est arrêté. 

Je m’étends sur mon matelas
de toute ma fatigue, jusqu’au bout des doigts,
et je reste là, le cœur battant:
je crains le jour qui vient.

La nuit s’est couchée trop tôt. Pourtant, j’admire la nuit. Son manteau de silence, au tissu de douceur. Et quand sonne minuit, le monde entre parenthèse, plus rien n’a d’importance. L’invisible ressurgit, celui qui fuit les bruits de pas, des machineries, des rires et des cris.

Je la rêve éternelle.

Demain n’arrivera pas, et cesseront le tumulte, le tourbillon des choses sans saveur, et le vacarme des objectifs stériles, aussi sérieux qu’ils sont absurdes.

Je rêve d’errances, sans orgueil, sans ambition.